Que faire quand notre cœur souffre ?
#23 - Le deuil est comme l’océan
Bonjour,
Si tu me lis depuis le début ou du moins quelques temps, tu remarqueras que cette édition est différente de d’habitude. Elle a été difficile et longue à écrire. Je l’ai beaucoup procrastinée car elle me donnait la boule au ventre et des sueurs froides à chaque fois que je m’y mettais. Voilà pourquoi j’ai choisi d’y aller petit à petit et de l’écrire en plusieurs fois.
Dans la 22e édition, je t’avais parlé de la contagion émotionnelle vécue au bureau suite à l’absence de Paula, ma collègue comptable et responsable indirecte. Voilà la suite.
Il y a peu, le 22 septembre 2025, un événement lourd m’a beaucoup touchée et a densifié mon quotidien : son décès.
Sa disparition nous a tous touchés et nous traversons les phases du deuil, chacun à notre manière.
Je t’avertis donc que si tu traverses une phase difficile en ce moment ou que si lire cette édition te ramène à un passé difficile, tu as le choix : lire et laisser les émotions te traverser et repartir ou bien laisser cette édition de côté pour préserver ton équilibre. Ce choix t’appartient et qu’importe ce qu’il est, ce sera le bon pour toi.
Sens-toi aussi libre de m’écrire en commentaire ou en privé pour me partager tes impressions. Je n’ai pas toujours le temps ou l’énergie de répondre, mais cela fait toujours chaud au cœur de te lire.
Bonne lecture.
L’éboulement
Cette histoire commence par un simple rendez-vous de contrôle chez le dentiste avant de partir en voyage de 3 semaines en Écosse. Celui-ci remarque une tâche blanche sur le palais de Paula et lui conseille de faire faire des examens approfondis.
Le diagnostic tombe : carcinome épidermoïde. Un type de cancer qui se développe à partir de cellules épithéliales (la peau). Le sien est très mal placé.
Ses vacances ont été remplacées par des examens médicaux et par des réunions pour vite nous former sur ce qu’elle maîtrisait. Un mois d’août en semi-teinte.
Elle avait peur, mais elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour favoriser sa rémission. “ Le mental, c’est le plus important. ” Elle faisait donc du vélo tous les jours, profitait de sa famille, se reposait et rencontrait des personnes ayant aussi vécu des moments difficiles.
Le reste du temps, elle assurait la passation à vitesse grand V. Elle a passé au crible tous ce qu’elle n’avait pas eu le temps de nous transmettre avant. C’était une période étrange, mêlée de peur et d’abnégation.
Un mois plus tard, le jeudi 04 septembre.
Stress et au revoir maladroit. Je lui ai souhaité du courage et de nous revenir en forme.
Cinq jours plus tard, le mardi 09 septembre.
7 heures d’opération. 7 heures pendant lesquelles différents spécialistes se relayés. L’opération s’est bien passée et ce fut un soulagement. Paula est rentrée chez elle et a débuté sa convalescence.
Une semaine plus tard, le lundi 15 septembre.
Début des complications. Une hémorragie s’est déclarée. Elle est plongée dans le coma.
Quatre jours plus tard, le vendredi 19 septembre.
Décès.
Le mot a été passé par la direction aux responsables de service puis aux équipes pendant le week-end. Je l’ai su le lundi en arrivant au bureau, prête à affronter 2 jours intenses en comptabilité.
Il pleuvait ce jour-là. la direction avait organisé un point extraordinaire auquel je n’ai pas pu assister car je suis arrivée en retard. En un sens, tant mieux car je n’aurais pas aimé l’apprendre devant tout le monde.
En entrant dans les locaux, j’ai croisé Claire, les yeux rougis et larmoyants. Je pensais que quelque chose de grave était arrivé à sa famille ou à un collègue sur un des chantiers. Elle m’a fait entrer dans son bureau tout proche et m’appris la nouvelle.
Je n’ai pas tout de suite compris ce qu’elle a dit. Pendant 5 secondes, je suis restée figée en la fixant la bouche ouverte. Je n’arrivais pas à intégrer l’information. J’ai laissé tomber mon parapluie, elle m’a prise dans ses bras et les larmes sont montée aussi forte que la pluie dehors.
Colère, aigreur, tristesse, incompréhension.
Deux semaines après lui avoir dit au revoir avec la certitude que nous allions tous la retrouver, le choc a été rude et chacun a vécu et vit encore le deuil à sa manière.
J’ai eu du mal à en parler autour de moi par peur de rendre la mort plus concrète encore. Si je n’en parlais pas, alors cela n’existait pas.
Mon esprit oscillait entre tristesse, colère et déni. Il me jouait des tours. Me laissait penser que ce n’était pas la réalité et que j’allais la retrouver et qu’elle allait encore me guider et me former. Que j’allais encore l’entendre râler en chantant, courir dans les couloirs, me dire que ça allait aller et qu’elle était là dès que j’avais un doute. Que j’allais encore lui dire de boire quand elle avait soif, de prendre une vraie pause pour manger et d’aller aux toilettes avant d’en avoir trop envie. Que j’allais encore lui rappeler “ Prends le temps, Paula. ” Qu’elle allait encore me dire que je lui faisais du bien parce que je la calmais. Qu’elle allait encore dire aux collègues de venir au bureau quand ils étaient saturés car je les calmerais aussitôt.
Tant de lumière et de douceur dans une seule personne. Exigeante et pointilleuse, mais toujours chaleureuse et pédagogue.
J’avais peu de place pour l’introspection. J’avais tant à faire avec 3 collègues absentes en même temps. C’est le début de la fin du mois et donc la période de transmission des éléments pour les fiches de paie et de ceux pour la saisie comptable. Sans compter le bal des factures à éditer, à envoyer et à recevoir, les demandes des collègues et le quotidien administratif et des locaux.
Une semaine très intense pendant laquelle j’ai somatisé avec pour conséquence un esprit éparpillé, une grosse insomnie le mardi et un sommeil de plomb le mercredi. Je me sentais en tension et je le suis toujours.
“ Que faire quand notre cœur souffre ? demanda l’enfant.
- L’envelopper d’amitié, de larmes et de temps, jusqu’à ce qu’il soit à nouveau plein d’espoir et heureux. ”
L’Enfant, la Taupe, le Renard et le Cheval - Charlie Mackesy
Fuite et manœuvre d’évitement
Certains n’osaient pas venir dans notre pièce : “ Je ne sais pas comment tu fais pour travailler en face de son bureau. ”
Je me suis détachée de cela. Paula avait dépersonnalisé son bureau avant de partir et les gens s’y installaient régulièrement pour poser des questions ou papoter un peu. Ce n’est pas son bureau qui me ramène à elle. C’est le quotidien de la vie professionnelle avec elle. C’est son rire et sa voix que je n’entends plus. C’est tout ce qu’elle faisait avant et que je fais maintenant.
C’est elle qui m’a rassurée quand je doutais de moi, elle qui m’a réconciliée avec la comptabilité et elle qui m’a formée pour qu’elle puisse me déléguer tout ce qui la drainait et qu’aujourd’hui je dois faire en quasi total autonomie.
Marie, la directrice générale s’est installée à son bureau le jour même pour nous soutenir et combler le vide.
D’autres ont essayé de mettre une ambiance plus légère : “ Je suis allée chez la coiffeuse que tu m’as conseillé. J’ai adoré ! Et regarde, j’ai retrouvé mes boucles ! ”
J’ai fait bonne figure, sans pour autant me cacher quand les larmes montaient. La boule au ventre et la tête saturée.
L’empathie était partout.
Dans son allocution, Marie a dit ces mots : “La meilleure façon de rendre hommage à quelqu’un, c’est de perpétrer ce qu’elle représentait : humanisme, bienveillance, transparence et excellence.”
Chacun a fait de son mieux pour continuer à travailler du mieux qu’il/elle pouvait, parfois même devant des clients importants.
Pour couronner le tout, Louise, se faisait opérer cette même semaine d’une hystérectomie. L’opération est importante et elle l’est encore plus dans la vie d’une femme. Tout le monde lui a montré son soutien et son besoin de la voir revenir. En mon fort intérieur, je l’espérais aussi. C’est elle qui m’a recrutée, attirée par mon profil de thérapeute. La chirurgie s’est bien passée et sa période post-opératoire suit son cours.
Un collègue a ironisé la situation : “ Paula partie, Louise qui se fait opérer, Jeanne à la Réunion qui risque un accident d’avion ou d’attraper la dengue, Emilie tu prends des risques en étant dans ce bureau. On va te sortir de là ! ”
J’ai éclaté de rire.
Armand nous a aussi partagé sa joie de la naissance de son quatrième petit-enfant. Une petite lumière est née quelques heures après que celle de Paula se soit éteinte. On y verrait presque de la poésie et l’histoire de la vie.
Rendre hommage et se déposer
Marie avait prévu un livre d’or pour que chacun·e puisse écrire un dernier mot. Cela rend la perte encore plus concrète et certain·e·s ont repoussé ce moment fort jusqu’au dernier moment. Ceux-là même qui se disaient aigris et détachés de la mort ont eu des larmes aux yeux au moment d’écrire leurs dernières pensées pour elle et sa famille.
Le pouvoir introspectif des mots.
De mon côté, j’ai écris un mot que j’ai trouvé bateau. Les mots ne montant pas mais j’avais constamment une musique qui me faisait penser à elle :
Une collègue volontaire venue faire l’accueil pendant mon absence a demandé :
“ À quoi ça sert un livre d’or puisque la personne n’est plus là.
- C’est pour toi-même, pour exprimer ce que tu ressentais pour la personne. Et c’est aussi pour la famille car cela lui montre combien elle était appréciée et aimée en-dehors du cercle familial. ”
Des collègues ont souhaité aider la famille. Celle-ci a alors créé une urne pour recueillir des dons qui iraient à une association de lutte contre le cancer. En dépit de leur lourd chagrin, ils ont trouvé la force de transformer le vide en cadeau de puissance.
J’ai alors organisé deux après-midis de shiatsu sur chaise. C’était important pour que le plus grand nombre puisse venir se déposer, lâcher prise et retrouver un peu de sérénité. À chaque réservation, 5 € ont été reversés à cette collecte. 6 personnes sont venues prendre soin d’elles et 30 € ont été destinés à venir en aide aux autres. En souvenir de la lumière de notre Paula.
Ses obsèques ont eu lieu le samedi 27 septembre. Il y a eu beaucoup de monde et l’église était pleine. Je n’ai pas pu y aller car j’étais déjà engagée pour célébrer un PACS. Et même si je n’avais pas le cœur à la fête, cette chaleur m’a fait du bien.
Quand je suis revenue le lundi 29 septembre, une nouvelle vague de factures et de requêtes m’attendaient. J’ai passé le lundi et mardi quasiment seule dans le bureau. Une solitude ponctuée par les vas et viens des besoins. Pour tromper le silence, je mettais un peu de musique. Un collègue expert et couteau-suisse de l’entreprise, m’a aidé à établir les factures clients. Il est consciencieux mais son stress me contamine. “ Pourtant je n’ai pas eu de mots déplacés. - Non Grégoire, tu n’as pas besoin de parler. Je suis une éponge émotionnelle et je sais observer. ”
Je sentais la pression monter de plus en plus fort. Jusqu’à ce que je fonde un peu en larmes.
Je venais d’apprendre une nouvelle qui venait encore chambouler mes repères et la soupape a un peu lâché. Pas tout à fait par pudeur, mais suffisamment pour me permettre de relâcher de la tension et de me ressaisir : je dois me souvenir que ce temps partiel ne doit pas être un poids mental. Pendant cette période difficile, je me suis donc assurée que toutes les tâches importantes et urgentes soient faites. Le reste des désidératas passera après. L’entreprise n’en déposera pas le bilan mais mon corps et ma santé mentale sont plus à risque.
Et je sais que personne ne m’en a voulu et ne m’en voudra pas. Chacun a eu un mot encourageant ou une attention gentille pour les uns et les autres. Certain·e·s ont fait des tâches à ma place pour me soulager, d’autres sont venues mercredi et jeudi pour me tenir compagnie et faire l’accueil en mon absence. Cela a mis du baume au cœur.
Le lundi 6 octobre, a son retour de vacances, ma collègue et binôme Jeanne m’a raconté comment elle a appris la nouvelle. Elle m’a demandé comment j’allais, hésitant à m’en parler par peur de raviver des émotions. Je lui ai retourné la question et voyant sa respiration s’accélérer, j’ai senti sa tristesse monter. Je l’ai prise par le bras, ses larmes sont montées et je l’ai serrée contre moi pour la laisser s’épancher et se déposer. Nous avions eu 15 jours pour vivre nos émotions. Elle s’y confrontait de plein fouet.
Le deuil est comme l’océan
Ce que j’ai encore du mal à faire, c’est effacer les traces de Paula. Je n’arrive pas encore à retirer son nom de l’organigramme, sa ligne dans le suivi du personnel, les accès à ses badges. Quelqu’un a aussi cherché à lui parler au téléphone. C’était de la prospection. Au lieu de dire qu’elle était décédée, j’ai dit qu’elle était absente pour une longue durée. Une collègue m’a dit que je devrais dire la vérité, mais je ne m’en sens pas encore capable. C’est encore tôt pour effacer une personne en qui je m’étais attachée et avec qui je me sentais en confiance.
Le deuil est comme l’océan.
Les souvenirs et les émotions reviennent par vagues.
Il y a des périodes calme rythmée par le clapotis des doux souvenirs,
Et il y a des tempêtes émotionnelles qui nous ramènent à la douleur de la perte.
Rien ne sert de résister, ni de s’accrocher.
On peut néanmoins s’accorder de l’empathie pour lâcher prise et retrouver la paix.
Voilà pour cette édition.
Affectueusement 🌱
Emilie ~ Ma Pause Slow
P.S. si tu es lyonnais·e et que tu veux retrouver de l’espace mental et ta sérénité, je t’accueille en cabinet chaque vendredi à Lyon pour recevoir mes accompagnements en shiatsu.



C'était une très belle édition, un bel hommage. Merci pour ce partage et je t'envoie plein de force ❤️
Chère Emilie,
Je suis très touchée par ta Newsletter et je voudrais te remercier pour ce partage intime, profond, et sincère. Je comprends tellement que tu sois bouleversée. La vie nous fait parfois des rappels très douloureux... Mais je suis d'accord avec le fait qu'on continue à faire exister les disparu·e·s en honorant qui iels étaient lorsqu'on les a connus. Pour le reste, le temps fait son effet. Et je souhaite que tu trouves la paix, petit à petit, auprès de cette absence.
De mon côté, je me rappellerai précieusement de cette histoire, de cette belle personne que tu nous as présentée. ♥